Charles Beigbeder : le nouveau visage des transports (Connexion Transports Magazine)

Charles Beigbeder : le nouveau visage des transports (Connexion Transports Magazine)

Article du mois de janvier du magazine Connexion.

En quinze ans, Charles Beigbeder a créé cinq entreprises. Nouvel actionnaire majoritaire de Starshipper, le président de la holding Gravitation se lance à l’assaut du transport longue distance par autocar, profitant de la libéralisation du secteur par la loi Macron. Un investissement sur le long terme, qui appelle d’autres coups d’éclat.

Les locaux de Gravitation, la holding patrimoniale d’investissement présidée par Charles Beigbeder, déroutent les habitués des immeubles froids et impersonnels des centres d’affaires classiques. L’équipe de l’homme d’affaires de 51 ans a récemment investi l’hôtel Bourrienne, dans le X e arrondissement, naguère habité par Louis-Antoine Fauvelet de Bourrienne, secrétaire particulier de Napoléon Bonaparte. Charles Beigbeder semble à son aise dans son grand et sombre bureau, aux boiseries d’époque, tapissé de centaines de livres anciens, où il échafaude ses grands desseins pour demain.

Avant et après la loi Macron

Cet adepte de la libre concurrence « dans le domaine de l’avoir », combattant acharné des conservatismes qui étouffent l’économie, se lance dans le transport par autocar. Il vient en effet d’acquérir 30 % du capital de Starshipper, société constituée d’une myriade de PME régionales, établies principalement dans l’ouest et le quart sud-est. « Si vous regardez mon parcours, vous verrez qu’il y a une constance dans tous mes investissements. Depuis ma première entreprise, j’ai toujours été intéressé par les secteurs en libéralisation. J’ai commencé dans les services d’investissement, la bourse pour particuliers avec Self Trade – devenu Boursorama – grâce à la loi MAF*. Dans l’énergie, la création de Poweo procédait de la même logique. Tous ces secteurs, le transport compris, étaient bloqués pour des raisons historiques », expose celui qui a levé 5 M€ pour entrer dans le cercle très fermé des autocaristes. Quand le monopole ferroviaire sera remis en cause, Charles Beigbeder sera dans les starting-blocks: « Nous regarderons, bien sûr. Si vous êtes parmi les premiers à investir, c’est plus facile de conquérir des clients! ».

C’est en profane décomplexé qu’il s’est penché sur le transport par autocar, avant qu’Emmanuel Macron, ministre de l’Économie, ne s’empare de ce sujet. « Je ne connaissais rien à l’autocar, mais j’apprends. Chez nous, à Gravitation, nous avions fait notre étude de marché après que l’autorité de la concurrence a émis un avis favorable (le 27 février 2014) sur la libéralisation des lignes régionales par autocars. Le député Yanick Paternotte nous a fait rencontrer Jean-Sébastien Barrault, Pdg des autocars Lacroix. Tout a été conclu assez rapidement, en une dizaine de mois. Les discussions se sont concrétisées à la fin de l’été et la signature est intervenue en décembre. » Avant même que l’accord définitif ne soit scellé, Charles Beigbeder a fait une apparition très remarquée au dernier congrès de la FNTV, où il a brièvement fait part de ses projets à Emmanuel Macron.

Les atouts français

Le fondateur de Poweo ne s’est pas laissé prier. L’exemple allemand, où le trafic passager a été multiplié par sept et « par deux en volume », a été déterminant dans son choix. Il égrène les indicateurs du secteur, les uns après les autres et sans notes, avec la conviction qu’il y avait en France « une demande non satisfaite, et qui avait face à elle, jusqu’ici, une offre qui restait interdite ». Les premiers chiffres lui donnent le sourire: « Nous avons déjà transporté 12 508 passagers en décembre ». Pour lui, il ne fait aucun doute que Starshipper a toutes les cartes en main pour devenir le numéro un en France: « Le groupement Réunir, qui est notre partenaire au sein de la société Starshipper, compte près de 7 000 autocars qui effectuent 176 liaisons par jour pour 55 destinations, dont trois en Europe, et onze nouveaux trajets depuis le 1er janvier ».

Et les atouts de l’Hexagone sont une promesse de rentabilité: « Les infrastructures sont de très bonne qualité, le TGV est trop cher et l’offre des trains Intercités est insatisfaisante. Il y a donc un espace pour l’autocar. La SNCF en a fourni la preuve en investissant massivement dans Ouibus ».

Les travers français

La recherche de l’efficacité l’a néanmoins conduit à établir un état des lieux des aspects négatifs qui pourraient freiner l’explosion de cette nouvelle offre de transport. « Le pays est hypercentralisé, les infrastructures sont trop dictées par Paris. Il faudra peut-être réfléchir à d’autres liaisons sans passer par la capitale. » Et puis, il y a la grande faiblesse tricolore: les gares routières, outil désuet, mal adapté et incapable, en l’état, d’accueillir dignement des voyageurs. Ce défi n’effraie guère le président du conseil de surveillance de Starshipper: « Ce ne serait pas aberrant pour nous de financer de nouveaux équipements en partenariat avec des collectivités territoriales ».

Il a aussi identifié les travers possibles de ce marché balbutiant dans lesquels il ne souhaite pas tomber: « Nous allons essayer de ne pas entrer, comme en Allemagne, dans une guerre des prix qui serait suicidaire ». Face à des concurrents comme Isilines, filiale de Transdev, et Ouibus, filiale de la SNCF, Starshipper s’est « aligné sur le prix des autres: sept centimes du kilomètre par passager. C’est un prix raisonnable pour atteindre une rentabilité ». En dessous, il ne marche plus. « Qu’il y ait des promotions, c’est une chose. Mais si certains étaient tentés de casser les tarifs, nous irions dans le mur et ce serait illégal. »

Un engagement durable

Pour se démarquer des autres, Charles Beigbeder fourmille d’idées. « Je sais conquérir des clients. Il y a mille astuces à imaginer, en plus de la qualité de service (wifi dans les véhicules, plus d’espace pour les jambes que dans les trains, etc.). On peut agir intelligemment sur les horaires, récompenser la fidélité, avoir des prix d’appel. » Il ne fournira pas plus de détails sur son business plan. « Confidentiel », dit-il en s’esclaffant. Depuis que Jean-Sébastien Barrault, Yanick Paternotte et Charles Beigbeder ont pris les commandes, Starshipper a créé 58 emplois. Et l’ambition de rayonner sur tout le territoire est bien présente: « Nous sommes aussi en discussion pour compléter le dispositif, en particulier dans le quart nord-est ».

Ceux qui douteraient de ses intentions vont devoir s’habituer à la présence de cet enfant gâté des affaires et de la finance. Charles Beigbeder ne s’est pas engagé dans cette activité – qui s’ajoute aux participations de Gravitation dans de nombreux secteurs (énergie, hôtellerie, tourisme, pharmacie, édition de logiciels, etc.) – sur un coup de tête. « Je suis l’entrepreneur qui vient jouer les aiguillons. Je suis là pour longtemps. »

Pour autant, l’auteur de Merci, patrons! , paru aux éditions Librio, n’envisage pas de briguer de mandat dans les instances de la Fédération nationale du transport de voyageurs (FNTV), comme il l’avait fait par le passé en entrant à l’Union française d’électricité quand il était patron de Poweo. Il n’en aurait, de toute façon, pas le temps. L’homme d’affaires n’a pas oublié la politique. Suspendu par son parti, Les Républicains, après s’être lancé dans la campagne municipale de Paris avec ses propres listes, il a créé avec Charles Million le think-tank L’Avant-garde, qui lui permet de distiller ses propositions pour relancer l’économie et l’emploi.

Son apparition dans le secteur des transports, qui avait besoin de nouveaux visages et d’idées neuves pour se régénérer, redorer son blason et espérer gagner des parts de marché sur la voiture individuelle, le ferroviaire ou le covoiturage, est un signe qui ne trompe pas. L’image de cette profession, jadis méconnue sinon mal-aimée, se renouvelle.

Notes
* Loi n° 96-597 du 2 juillet 1996 de modernisation des activités financières.